Football

Retour sur Docteur Sócrates d’Andrew Downie (Solar Éditions)

D'abord publié en mars dernier aux éditions Simon & Schuster au Royaume-Uni, puis chez Solar Editions à la fin du mois d'août dans nos contrées, Docteur Sócrates : footballeur, philosophe, légende retrace la vie d'un joueur d'exception qui évoque encore aujourd'hui des souvenirs exaltés à tous ceux l'ayant connu de son vivant. De ses sentiments à ses opinions, en passant par ses déboires et ses vices, Andrew Downie n'occulte rien. Florilège.

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Un homme passionné et passionnant

C’est une notion que suggère le titre du livre. C’est une notion que suggère le surnom de Sócrates (« le Docteur »). C’est une notion capitale dans la vie de celui-ci : la médecine a conditionné le parcours de Sócrates. Le livre attache l’importance nécessaire aux études du natif de Belèm, et de nombreuses pages y sont consacrées. C’est une première particularité chez le joueur : alors que le foot demande beaucoup d’investissement personnel, Sócrates a voulu entamer des études parmi les plus fastidieuses qui soient. On découvre donc un homme tiraillé entre sa passion, la médecine, et son talent, le football. Les emplois du temps surchargés et les fatigues musculaires et mentales ont souvent déstabilisé le jeune joueur. Le football était pour Sócrates un jeu, et il était risqué d’en faire une activité lucrative. C’est en fin de compte grâce à son entourage, ses coéquipiers et ses entraîneurs qu’il a compris l’immense talent qu’il avait pour le football. Il a alors allié les entraînements et les études durant plusieurs années pour obtenir son diplôme de médecin, ce qui l’a contraint à mener une double vie très jeune : une période déjà source de discordes pour le Docteur…

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Toute la pression et la rigueur qui ont découlé de cette vie intense ont conduit le Docteur à découvrir d’autres passions. Celle de l’alcool, quand il fallait se complaire ou se réconforter (souvent les deux simultanément), et celle des femmes. Le livre explique sans détours toutes les nombreuses aventures qu’il a eues dans sa vie. Des fidèles aux frivoles, en passant par les coups de foudre improbables, tout est décrit. Passionné par les femmes, le livre montre combien elles le trouvaient passionnant. Sans être le plus canon de l’équipe, il était toujours celui dont le charme était le plus redoutable. Sachez simplement que l’écriture de l’auteur est si subtile et parfaitement traduite dans notre langue, que les récits des aventures du Docteur avec ses maîtresses sont d’une justesse et d’une crédibilité captivantes. Quelques uns des meilleurs passages du livre se concentrent sur ce thème. Sócrates doit-il rester avec sa femme pour le confort qu’elle lui apporte ou quitter celle-ci pour ses maîtresses à qui il accorde plus d’attention, et qui semblent lui donner plus de plaisir ? Sa passion pour l’alcool a alors joué le parfait tandem avec sa passion pour les femmes, Andrew Downie souligne habilement comment l’une a souvent été le refuge de l’autre. Un Docteur qui abuse d’une drogue, paradoxal Sócrates…

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La politique – ou plutôt la démocratie – a été pour le Docteur une autre passion exaltée. La dictature militaire brésilienne qu’il ne critiquait d’abord pas a vite montré ses limites et ses problèmes au jeune Sócrates, pour qui la démocratie est alors devenue la base de chacun de ses raisonnements. Il l’a tant considérée comme la seule possibilité viable et égalitaire dans une société ou dans un groupe, qu’il est parvenu à l’installer dans certains clubs. « La démocratie corinthiane » naît lorsqu’il joue pour les Corinthians (entre 1978 et 1984) et demeure encore aujourd’hui l’un des phénomènes les plus fantastiques de l’histoire du football. Brièvement, la démocratie corinthiane émane de la volonté d’un effectif à ne pas subir l’industrialisation du football, à ne plus être soumis aux dirigeants des clubs et à pouvoir donner un avis que ces derniers prennent en compte avant quelconque agissement. Dans un pays autoritaire comme l’était le Brésil, c’est un phénomène qui en a d’abord amusé beaucoup mais qui, petit à petit a pris une ampleur telle qu’on estime aujourd’hui qu’elle a été une actrice phare de la démocratisation du Brésil. Andrew Downiz contextualise et nous dresse la peinture d’une situation inimaginable : les joueurs organisaient des réunions avant les mercatos pour déterminer les futures recrues, pour décider qu’une mise au vert serait maintenue ou suspendue, pour statuer de l’avenir d’un employé ou d’un dirigeant du club si celui-ci suscitait des inquiétudes pour le groupe. Les joueurs du Corinthians avaient pris le pouvoir de leur club, organisaient des grèves lorsqu’il voulait protester contre leur sponsor, et tout cela avait été initié par un homme : Sócrates.

« Gagner ou perdre, mais toujours en démocratie. »

Le livre traite d’un thème inéluctable à tous ces épiphénomènes : en leurs qualités de leader et de joueur, Sócrates et quelques autres avaient évidemment plus de crédit lors des débats, voire les animaient (et donc les orientaient). C’est un point positif du livre, qui ne se contente jamais de vanter Sócrates et se limite aux faits pour mieux être juste.

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Parfois et finalement, à ses heures perdues, il était passionné de football. Quand la pression n’était pas, quand le business n’était pas, lorsqu’il était libre de jouer son jeu à sa guise. Un dernier trouble pour celui dont le salaire était gagné grâce… au football professionnel. Ce dernier paragraphe pour dire combien le football n’est pas l’unique sujet qu’Andrew Downie décrit dans son œuvre.

Un footballeur hors normes, en club et en sélection

Sócrates étonnait aussi dans son jeu : très grand (1m93), il n’en demeurait pas moins technique et polyvalent. Parfois attaquant, parfois milieu de terrain, le Docteur savait faire beaucoup de choses sur un terrain, en apportant toujours une technique presque arrogante à ses gestes. Sa vision du jeu était également très bonne, ce qui lui permettait de délivrer des passes d’une qualité et d’une précision rares. Il excellait dans l’exercice de la talonnade, pour passer ou pour marquer. Il possédait un style brésilien, très technique et très vif, mais avec la particularité d’être de grande taille. Ses adversaires ont toujours été brusqués par cela, car ils ne s’attendaient pas à affronter un colosse qui savait être rapide, technique, précis.

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L’auteur nous explique comment il a conquis le cœur des supporters de Botafogo et des Corinthians, et comment il a sombré en Europe lors de son passage en Italie, à la Fio. Le livre détaille son amour pour Botafogo et sa fierté de représenter ce club, comment il y a progressé et s’y est forgé une réputation de star. La relation entretenue avec les supporters dans les différents clubs par lesquels il est passé est intéressante à lire. On apprend notamment comment il a changé son comportement durant ses célébrations après ses buts, suite aux plaintes de certains qui ne le trouvaient pas assez concerné et expressif.

Les chapitres sur les Corinthians sont naturellement les plus passionnants à lire quant à sa carrière en club. Ils traitent de la dimension extra-sportive, comme expliqué précédemment, mais également de sa progression, de sa gestion de l’alcool, des sorties, des femmes et de sa famille vis à vis du sport, de sa réputation grandissante, de ses relations avec les marques, sponsors, supporters, coéquipiers et dirigeants, de ses frustrations et doutes, de ses déceptions et de ses satisfactions. Ce sont des chapitres complets dont l’écriture rend compte des différences de Sócrates, de ses attraits uniques. Un vestiaire dont il est le chef, un club dont il est le chef, des sorties à répétition, des allers-retours de plusieurs centaines de kilomètres des veilles de match pour passer quelques heures avec ses maîtresses… Ces chapitres témoignent de la splendeur, de l’unicité et des différents troubles de Sócrates.

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En sélection, Sócrates a participé aux Coupes du Monde 1982 et 1986. Chacun connaît la qualité du Brésil de 1982, Sócrates en était l’une des pierres précieuses. Sócrates a fait parti d’une équipe dont le seul objectif était de donner de la joie au public, il a fait partie d’une des deux équipes les plus prodigieuses et malchanceuses de l’histoire des Coupes du Monde (avec les Pays-Bas de 1974). Le Brésil de 1982 était d’une légèreté et d’une beauté si brésiliennes, il symbolisait tout ce qu’on attend des Auriverdes en Coupe du Monde : des buts, des gestes techniques et cette joie si insouciante et si puissante. Le contraste avec l’équipe de 1986 est édifiant : Andrew Downie a su expliquer que, si le Brésil de 1986 n’avait rien d’une mauvaise équipe, il lui manquait cette joie, cette folie et cette effervescence qui gravitent autour des Seleçao les plus mythiques de l’histoire. Le livre regorge notamment d’anecdotes et citations du Docteur sur ces Coupes du Monde, on assimile bien l’amour qu’il avait pour son pays et le travail qu’il a fourni pour participer à l’édition de 1986 – qui se termine malheureusement face aux Français, grâce à un penalty de Luis Fernandez.

Les pages accordées à son escale italienne évoquent aussi beaucoup de choses, bien qu’elles soient les plus tristes pour le Docteur. Intelligent mais parfois trop borné, Sócrates a voulu faire planer à la Fiorentina une once de démocratie corinthianne. Sans succès évidemment, Sócrates n’estimait pas assez la vigueur du commerce et de la professionnalisation gigantesques qui se mettaient en place autour du football en Europe dans les années 80. Alors, même si certains matchs ont attesté de son immense talent, l’échec en compétition européenne et les mauvais résultat en championnat ont contraint Sócrates à quitter le club, sous les sifflets des supporters, avec qui il avait pourtant tenté de tisser des liens. Durant un match où il était suspendu, il avait préféré s’installer en tribunes populaires plutôt qu’en loge présidentielle avec ses dirigeants. La fracture était trop grande, Sócrates revient au Brésil mais tout semble avoir changé, sa fin de carrière approche et Andrew Downie expose comment, dans un sursaut d’orgueil, Sócrates a tenté de sauver sa fin de carrière en soignant sa condition physique.

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Un homme honnête avec les autres, moins avec lui-même

Honnête, car Sócrates incarnerait aujourd’hui ce que beaucoup aimeraient voir sur un terrain : le Docteur n’avait jamais peur de dire la vérité, à l’arbitre ou même… à un adversaire, quitte à mettre la tactique de son équipe en péril. Sócrates était un homme qui n’arrivait pas à mentir aux autres et que la malhonnêteté rebutait. Andrew Downie a choisi quelques extraits de matchs durant lesquels Sócrates, plutôt que de jouer son jeu, discutait avec un adversaire et répondait à ses questions avec désintérêt et franchise. Lorsqu’il avait un avis, et même s’il était leader de la démocratie corinthiane, il se conformait toujours à l’avis du groupe, soumettait toujours une idée à un vote et en acceptait le résultat. Ce n’était pas de la candeur mais de la bonté, une bonté qui lui correspondait entièrement. Il ne voulait pas heurter les autres, il cherchait toujours à les accepter. Ses coéquipiers appréciaient sa maturité, qui lui a permis de s’imposer dans le monde du football.

Mais Sócrates oblige, il faut toujours une opposition à chacun de ses traits de caractère. Ici, son grand malheur restera à tout jamais l’alcool. Lui qui possédait des diplômes de médecine, lui qui savait les risques qu’il encourait en ingurgitant des litres et des litres de bières tous les jours, il n’a jamais voulu accepter son erreur et son entêtement. Il ne s’est jamais vraiment arrêté de boire, même lorsque les médecins lui en font la demande après lui avoir détecté une hémorragie digestive. L’alcool aura été un refuge intarissable mais mortel pour cet homme qui a toujours été dans le paradoxe. Sócrates est grand mais technique, Sócrates est alcoolique mais médecin, Sócrates est marié mais triste, car avec les femmes, il n’a pas été tout à fait honnête non plus. Andrew Downie pose même la question de savoir si son transfert à la Fiorentina n’était pas qu’un moyen d’éviter une amante qui devenait trop envahissante et qui empêchait Sócrates de se consacrer à sa vie de père et de mari. Sócrates a été une lumière pour le Brésil, auteur de quelques citations et réflexions fascinantes. Il a initié un mouvement démocratique qui s’est imprégné dans les consciences et qui a permis à un pays de combattre la dictature à laquelle il était soumis. Mais, malgré cette gloire, Sócrates n’a jamais été pleinement heureux et a sans cesse ressenti un contre-pouvoir, un contre-désir le menant à ne pas se satisfaire d’une situation. Il faisait partie de ceux qui rêvent d’en vivre une multitude simultanément.

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Le livre d’Andrew Downie est une introduction parfaite à Sócrates. Il restitue avec brio et recontextualise chacun des éléments qui font de Sócrates un footballeur, un philosophe et une légende époustouflante. Parsemé d’une préface de Rai, frère de Sócrates, ainsi que d’une postface de Cruyff, c’est un livre de foot à posséder dans sa bibliothèque. Résumer un tel ouvrage et un tel homme en quelques lignes est impossible, la densité et la qualité du livre nous contraignent à choisir les morceaux que l’on préfère décrire. L’écriture d’Andrew Downie est agréable, fluide et intelligente, je vous conseille fortement de vous procurer un exemplaire du livre si vous ne connaissez pas encore Sócrates, et de vous plonger dans des recherches visuelles annexes pour mieux apprécier ce voyage. Il y a tant à visiter.

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