Football

La démocratie corinthiane, lutte politique au coeur du football

Des sportifs, genoux à terre pour dénoncer le racisme; des groupes de supporteurs de football à la tête des manifestations pour la défense de la démocratie au Brésil. Ces événements récents nous permettent de rebondir sur l’une des histoires les plus politiques du sport. La démocratie corinthiane, symbole qu’un footballeur, plus qu’un athlète, peut devenir un leader politique. Un club, plus qu’une institution : un mouvement. 

La démocratie corinthiane, une lutte politique au coeur du football. Entre 1981 et 1985, le club des Corinthians, un des nombreux de l’Etat de São Paulo, a mis en place un fonctionnement d’autogestion démocratique inédit. Un moyen de protester contre la dictature militaire ultra répressive qui sévissait au Brésil depuis le putsch de 1964. Le Maréchal Branco à l’origine de ce coup d’État abolit rapidement tous les partis politiques. Portée par ses stars: le buteur légendaire Sócrates, l’arrière Wladimir (joueur le plus capé de l’histoire du club) ou encore par l’attaquant ultra charismatique Walter Casagrande, la Democracia Corinthiana est un exemple éloquent de l’impact du sport et du football sur nos sociétés.

Sous l’impulsion du sociologue Adilson Monteiro Alves, dirigeant des Corinthians, l’élaboration de ce système démocratique durant la junte militaire, est unique. Chaque décision qui concerne l’organisation, la vie du club, est décidée par un vote. La « mise au vert » d’avant match, jugée répressive et considérée comme un symbole d’autoritarisme et de restriction des libertés, est abolie. Adilson Monteiro Alves y voit même « les traces de l’esclavage ». Dans un pays, le Brésil, où les inégalités sociales entre noirs, blancs et indigènes n’ont jamais vraiment cessé, ces mots sont forts. Le programme des entraînements est également conçu par les joueurs en concertation avec leur coach. L’argent, les primes de victoire, sont redistribuées après concertation entre joueurs, mais aussi avec l’ensemble des salariés du club : le chauffeur de bus ou bien l’intendant qui lave les maillots. Tout le monde a le droit de toucher aux fruits de la réussite. 

« Gagner ou perdre mais toujours en démocratie »

En 1982, le régime militaire est en perte de vitesse et organise l’élection du gouverneur de São Paulo. C’est la première élection depuis 1964 et l’avènement de la dictature. Un événement. Les joueurs des Corinthians lancent alors une campagne de vote massive pour inciter le peuple à se rendre aux urnes. En marge des matchs, en interview, les joueurs répètent à l’envi l’importance du vote et de la décision citoyenne. Une prise de position impensable sous la junte militaire. « Dia 15 vote » c’est le slogan floqué aux dos des maillots. Il sera interdit par le régime qui dénonce une instrumentalisation politique, une propagande inadaptée au sport. Mais l’équipe, séduisante par ailleurs sur le terrain, remporte un premier championnat Paulista, la compétition de l’Etat de São Paulo en 1982. De nouveau en finale en 1983, l’équipe entre sur le terrain avec une banderole « Gagner ou perdre mais toujours en démocratie ». Les Corinthians l’emportent 1-0, but de Sócrates. 

Ultra-politisées, les stars brésiliennes avaient compris qu’elles pouvaient utiliser leurs notoriétés pour lancer un message politique au peuple. Ces joueurs avaient conscience de l’impact que leur talent pouvait avoir sur la société brésilienne, soumise à un régime militaire qui aura torturé plus de 20.000 personnes en 21 ans

Sócrates quittera les Corinthians en 1984 pour découvrir l’Europe et l’Italie, à la Fiorentina. Et en 1985, avec la chute de la dictature, la démocratie corinthiane n’a plus de raison d’exister. D’autant plus que d’anciens dirigeants rachètent le club. Cela sonne la fin de cette aventure unique.

Du socialisme au foot business 

Ironie de l’histoire ou symbole de l’avènement du football business, ce club aux valeurs socialistes finira entre 2004 et 2010 entre les mains d’un des fonds d’investissements les plus obscurs du football moderne; Media Sports Investments (MSI), propriété de Kia Joorabchian, homme d’affaires iranien sulfureux proche de nombreux oligarques et criminels russes. Le club, malgré un titre de champion du Brésil en 2005, est trop instable financièrement et sera même relégué pour la première fois de son histoire en deuxième division en 2007. Corinthians a heureusement retrouvé l’élite depuis le départ de MSI et a décroché son 7ème titre national en 2017, un 30ème titre Paulista en 2019. 

Le sport opium du peuple, vraiment ? 

Aujourd’hui, il n’y a pas d’exemples équivalents à la démocratie corinthiane. Mais certains sportifs, conscients de leur impact sur la société moderne posent le genoux à terre pour protester contre les violences policières et le racisme. Le joueur de football américain Colin Kaepernick, exclu de la NFL en 2016 en fit les frais. Après la mort de George Floyd le 25 mai à Minneapolis, de nombreux sportifs ont pris la parole ou rendu hommage à ce nouveau symbole de l’antiracisme. Jadon Sancho d’abord puis Marcus Thuram, genou au sol en Allemagne, ont été les premiers. Coco Gauff, joueuse de tennis de seize ans, a aussi marqué les esprits devant sa mairie de Delray Beach, en Floride, en dénonçant les violences racistes systémiques aux Etats-Unis. Chaque année, les exemples ne manquent pas. Le sport peut être un espace incroyable de parole politique, mais aussi d’actes et d’échanges. Au Brésil récemment, les ultras des clubs de Fluminense ou Corinthians ont porté les manifestations pour la défense de la démocratie mise en danger, selon eux, par la politique du Président Bolsonaro. Le Brésil compte désormais plus de 50.000 décès dûs au Covid-19 alors qu’aucune mesure nationale de confinement n’a été décrétée. Aux États-Unis, la crise sanitaire et les manifestations en soutien au mouvement Black Lives Matter ont divisé la NBA dont les conditions d’une reprise pourtant programmée restent floues. (lire notre article sur le sujet).

Incontestablement, le sport est un miroir de nos sociétés et la voix de ses acteurs majeurs portent souvent plus que celles de n’importe quel homme ou femme politique. Comme l’écrit Pascal Boniface dans son livre Géopolitique du sport: « Tout le monde a entendu parler d’Usain Bolt ou de Cristiano Ronaldo. Qui connaît le nom du Premier ministre jamaïcain ou portugais ? Qui se souvient du nom du président brésilien en 1970 ? Celui de Pelé est gravé à tout jamais. » Ceux de Sócrates et Casagrande également. 

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